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La Marguerite mit sa clé sous son paillasson
et se dirigea vers le bout du champ.

Toutes les fleurs de la prairie lui crièrent à la fois:
— Marguerite, où vas-tu?
Le vieux merle qui chantait sur le pommier, se pencha en lui sifflant:
— Où vas-tu?
Et le pierrot, la mésange, la tourterelle répétèrent en choeur:
—
Où vas-tu?
Au pré fleuri, à tous les arbres habités, la Marguerite répondit:
— Je veux savoir ce qu’est devenu le petit mouton qui m’a brouté deux
feuilles.
Elle se mit à marcher sans plus regarder personne. Oiseaux et fleurs
crièrent encore:
— Marguerite, tu es folle !
Mais
elle ne les entendait pas.
Au bord du champ, Gloudouglou le ruisseau lui barra le chemin.
— Hé ! Gloudouglou, veux-tu me laisser passer?
Gloudouglou était trop occupé pour l’entendre. Il courait de toutes ses
forces à travers prés pour tomber en cascade sur la roue grincheuse du vieux
moulin.
La Marguerite perdit l’équilibre, tomba et fut entraînée vers la chute d’eau
dont le bruit l’effrayait.
La voyant dans cette position dangereuse, le lézard du moulin cria:
— Accrochez-vous à n’importe quoi!
Et il l’aida à se tirer de là.
Pendant
que la pauvrette se séchait, son nouvel ami lui proposa de la conduire chez Père
Ducorbeau, un vénérable savant qui donnait des conseils merveilleux et nichait
au sommet d’un peuplier.
Père Ducorbeau n’entendait que d’une oreille et fort mal. L’autre s’était
bouchée à force de dormir dessus depuis tantôt cent sept ans. Mais il avait un
cornet acoustique et, quand on criait bien fort, il finissait par comprendre.
—
Père Ducorbeau, qu’est devenu le petit mouton qui m’a brouté deux feuilles?
Le vieux savant ne saisit pas tout de suite la question;
il répéta longtemps :
— Mouton… deux feuilles…
Puis, après une profonde méditation, il dit:
—
Je pense qu’il est devenu grand!
— Ah ! répliqua la Marguerite, mais où est-il ? Je voudrais tant le
voir !
— Il est dans sa chemise de laine !…
C’est tout ce que Lézard et Marguerite en purent tirer et ils descendirent
de leur perchoir.
La pauvre petite, s’endormit sous un champignon et Lézard retourna à son
moulin.
A
son réveil, Marguerite fit sa toilette sous un rocher d’où s’échappait une
source claire, ornée de cresson et de fougères. Elle but de bonnes gorgées d’eau
fraîche, et se remit en route.
Elle rencontra sur sa route un drôle d’animal brun et elle demanda…
— Hé ! là ! est-ce vous, le mouton qui m’a brouté deux feuilles? Vous
avez bien grandi!
— Ah ! ah ! ah ! Un mouton ! Un mouton ! Voyez-vous cette Marguerite
qui prend un boeuf pour un mouton ! Même s’il est devenu grand, ton petit
mouton, il est encore dix fois moins gros que moi !
— Mais, voilà, a-t-il eu le temps de devenir grand? Je crains bien
que tu ne le retrouves jamais.
—
Que voulez-vous dire?
— Ils sont partis pour la montagne, lui et ses frères et cette
aventure est dangereuse avec tous les loups qui y rodent…
— Et pourquoi faire?
— Tu ne sais donc pas que les loups s’attaque parfois aux moutons?
— Mais il faut les prévenir. Il faut les sauver ! J’y vais ! J’y
cours ! Adieu !
C’est qu’elle l’aimait, son mouton !
Quand il lui avait brouté deux feuilles, il était si petit, tout blanc,
encore tremblant sur ses pattes et bêlant après sa mère. Et pour l’encourager à
brouter de l’herbe, la Marguerite lui avait offert ses deux feuilles…
Marguerite
se mit vaillamment en route vers la montagne. Quelle fatigue de monter par ces
chemins pierreux ! Que de cailloux, d’épines, sans parler du sol brûlant qui lui
rôtissait les pieds ! La pauvrette avait soif et ne reconnaissait plus rien qui
lui fût familier. Elle se sentait une étrangère.
Le parfum de fleurs inconnues lui donnait mal à la tête. On la regardait,
car personne, dans ce coin de montagne, n’avait vu marcher une marguerite.
— Où est mon mouton ? Par où sont-ils passés ? demandait-elle à
chaque pas.
— Suivez le petit sentier, lui répondait-on.
Un bourdon voulut même l’embrasser, sous prétexte qu’elle avait de grosses
bonnes joues. Comme c’était haut une montagne !
Parfois,
un petit bruit annonçait une source et la Marguerite y courait étancher sa soif,
s’y reposer, puis elle repartait.
Enfin, elle arriva à un herbage magnifique. L’herbe était fine comme des
cheveux.
Il y avait une foule de fleurs, bleues, jaunes, rouges. Et cela sentait si
bon, si fort, qu’elle se serait évanouie, sans le vent frais qui la ravigotait.
Au
milieu de ce pâturage, paissant parmi ses frères, elle aperçut son cher mouton
(elle le reconnut bien, car il avait une petite tache noire à l’oreille).
Marguerite courut vers lui.
— Mouton, hé ! Mon cher mouton, ne me reconnais–tu pas ? Je suis la
Marguerite qui t’a donné deux feuilles quand tu étais petit !
Le beau mouton était étonné et attendri.
— Je voulais te revoir. Mais, en voyageant, j’ai appris des choses
terribles. On m’a dit que dans la montagne, il y avait des loups qui
s’attaquaient parfois aux moutons. C’est le boeuf qui m’a prévenue!
— Sauve-toi, sauve-toi vite!
— Je ne puis le croire, dit le mouton… Me sauver ! Je périrais de
chagrin sans mes frères ! Autant partager leur sort!
La
nuit tombait.
— À demain, ma courageuse petite fleur, je dois rejoindre un peu plus
loin mon troupeau…
La Marguerite s’étendit sur l’herbe douce. Elle aperçut le pré du ciel
épanoui d’étoiles. Elle n’avait jamais vu de fleurs si brillantes et s’endormit
en les regardant.
Le jour revint. La Marguerite tapota sa jupe de feuilles, déplia sa
collerette, et se présenta à ses voisines de l’herbage.
Elle
entendait tinter des clochettes ding, dong, dang, et le troupeau s’éparpillait
sur les pentes.
Mouton, bien éveillé, cherchait son amie.
Enfin il la retrouva…
— Marguerite, j’ai une bonne nouvelle à t’apprendre, lui dit-il.
— Tu vas te sauver ?…
—
Mais non…regarde la belle cloche que le berger m’a mise au cou ce matin. Il
m’a dit que grand-père Bélier était trop vieux maintenant pour conduire le
troupeau et il m’a choisi pour le remplacer.
— Sais-tu que le bélier est le plus beau mouton du troupeau et qu’il
doit avertir les autres à la venue du danger. Cette cloche me permetra d’avertir
le berger.
— Quelle joie ! Moi aussi, je vais te dire quelque chose: je
m’installe ici pour toujours et j’élèverai sur la montagne une nombreuse famille.
Et,
quand arriva l’automne, on vit sur le pré des touffes et des touffes de
marguerites qui serraient contre leur coeur des poignées de petites graines.
Le froid commença. Bientôt les moutons s’en retournèrent dans la plaine…
La neige vint recouvrir toutes les fleurs, toutes les plantes. Les petites
graines s’enfoncèrent bien profond dans la terre afin de préparer pour l’année
prochaine un beau tapis pour la venue des moutons.
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